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Lettres de feu

Article par Franck LEVY
La Thora est transmise de génération en génération depuis trois mille ans. Mais comment s'assurer que les textes transmis sont bien ceux d'origine ? Découvrons avec Chlomo, sofer, les secrets de cette extraordinaire transmission...
Chlomo a trente ans et il est déjà sofer (scribe). Cette vocation, ou plutôt cette passion, lui impose un rythme de vie un peu spécial : "Ecrire les rouleaux de la Thora demande une attention plus que soutenue, nous dit-il. Pour terminer un sefer Thora, il faut un peu plus d'un an, à raison d'une page par jour, ce qui prend environ trois mille heures. Il faut également étudier très régulièrement les Lois concernant l'écriture (sofrouth) : d'après le 'Hafetz 'Haïm, qui était le dirigeant du peuple juif avant la deuxième guerre mondiale et le grand spécialiste en hala'ha (Droit juif), les prescriptions concernant l'écriture du sefer Thora comptent parmi les plus nombreuses et les plus compliquées. Ce qui signifie concrètement pour moi que ma profession me demande un investissement complet en concentration, en énergie et en heures d'étude !"

Une plume de chirurgien

La technique et les intentions qui président à l'écriture du sefer Thora ont une très grande importance. Chaque lettre doit être dessinée dans les règles de l'art. Le sofer ressemble au chirurgien : chaque opération est délicate, demande une précision et une concentration de tous les instants. La moindre erreur peut être fatale. Ce n'est pas la vie physique qui est en jeu mais la vie spirituelle du peuple juif. Les Textes sont à la base de la vie juive. Si Chlomo fait une erreur, même minime, c'est le sefer Thora entier qui est passoul, c'est-à-dire non conforme, et donc inutilisable. Ainsi, si, par exemple, il manque une pointe du côté gauche d'un youd, le sefer Thora n'est pas cacher. Et dans le domaine de la sofrouth, on ne parle pas seulement de technique de calligraphie mais aussi de "l'intention", c’est-à-dire des pensées du sofer au moment de l'écriture des rouleaux de Thora. Car on le sait, l'esprit est fondamental dans toutes les actions humaines. Une machine peut sans doute imprimer techniquement un sefer Thora, mais il est incapable de réaliser le chef d'œuvre que constitue un véritable rouleau, écrit par un sofer. A chaque étape, en effet, le scribe fait un travail de fond : il doit être animé par la volonté de faire une mitsva. "Du parchemin à l'encre, le principe est le même, nous explique Chlomo. Il faut tout fabriquer lichma (pour la mitsva). Cela explique que les scribes, durant des générations, ont confectionné tout leur matériel eux-mêmes."

Un véritable défi

Si le sofer n'a pas dirigé sa pensée correctement, les rouleaux réalisés sont équivalents à un pentateuque imprimé : un fidèle qui écouterait la lecture hebdomadaire de la paracha sur un tel parchemin ne serait pas quitte de la mitsva. C'est aussi la raison pour laquelle le sofer a une grande responsabilité par rapport à la communauté. Car si la perfection technique peut être contrôlée (un sefer Thora est relu par cinq rabbanim et il est ensuite passé au crible d'un programme informatique qui comprend des milliards de données), la vérification des "intentions" n'est pas possible ! Au moment où il prend la plume, le sofer est seul avec lui-même et ses pensées. Aucun homme ne peut savoir à ce moment-là s'il est animé par les intentions exigées par la Loi. C'est un défi que lance la Thora à l'honnêteté humaine, surtout quand on connaît les règles drastiques qui concernent l'écriture et... les enjeux financiers. "Si le sofer fait une erreur, poursuit Chlomo, il peut perdre des centaines de dollars en un instant. C'est ce qui m'est arrivé un jour. J'avais rédigé une Yiria entière, c'est-à-dire une section de parchemin, qui représentait trois semaines de travail et un investissement financier important. La femme de ménage venait de terminer de laver le sol et a fait tomber le parchemin. A cause de l'eau, un nom divin s'est abîmé. J'ai dû mettre la section entière à la gniza (lieu de dépôt des parchemins sacrés) et tout recommencer."

La lutte contre le temps

Mais pourquoi les règles concernant l'écriture des rouleaux de la Thora sont-elles si strictes, si exigeantes ? Le respect des lois d’écriture et de préparation confère au sefer Thora son caractère sacré. Et c’est aussi, parce que la Thora a été donnée pour l'éternité : elle nous est parvenue à travers les millénaires et les vicissitudes de l'Histoire. Pour cela, il faut protéger la perfection de la transmission. Il fallait que le texte traverse les âges sans déformations ni transformations aucunes. Si des erreurs, mêmes infimes, étaient retranscrites, elles s'accumuleraient et altèreraient le Texte au fil des siècles. Grâce aux règles très précises d'écriture qui évitent les erreurs de calligraphie, et au sérieux des sofrim, la Thora a été transmise au cours des générations sans aucune distorsion. En 1947, la découverte des manuscrits de la mer morte par un bédouin a prouvé que les Textes saints ont voyagé dans le temps sans la moindre altération. Chaque lettre, chaque mot, a été écrit et réécrit sans qu'il y ait eu d'erreurs ou d'oublis. Depuis que le premier sefer Thora a été écrit en lettres de feu au sommet du Mont Sinaï, rien n'a été perdu, tout est parfaitement exact, à la pointe d'un youd près. Quand les hommes, fait unique dans l'Histoire, sortent vainqueurs de la lutte contre le temps...
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