Oublier
Pourquoi avoir choisi un métier qui demande tant de sacrifices ? « Difficile à dire. Il me manquait quelque chose. Un jour, j’étais encore gosse, j’ai vu un enfant se noyer à la piscine. Je me suis senti tellement impuissant que j’ai eu besoin de savoir quoi faire dans une telle situation. J’ai commencé à lire des ouvrages sur les premiers secours, et je me suis engagé comme volontaire au Magen David Adom (l’équivalent du Samu français, ndlr). C’est là que j’ai réellement appris mon métier. Au départ, c’est très dur de voir des accidents, des morts, des blessés. Difficile de garder son sang froid. Avec le temps, on parvient à rester calme, on est totalement concentré sur l’action. Mais le plus difficile, c’est oublier les images terribles, les moments dramatiques, la souffrance des victimes. Je ne sais pas si on peut réellement évacuer ces souvenirs-là.»
Heureusement, il y a les résultats, les miracles : «Un jour, j’ai été appelé pour venir en aide à un enfant qui venait de faire une chute du quatrième étage. J’ai dû lui maintenir la tête entre mes mains afin de l’empêcher de bouger. Car si l’une des vertèbres du cou est cassée et qu’elle sectionne le nerf sciatique par un mouvement même minime, c’est le drame. Commettre l’erreur fatale de relever l’enfant peut entraîner une paralysie totale pour la fin de ses jours. C’est sans doute dans cet acte presque insignifiant que je me sens le plus utile. Le plus merveilleux pour moi, c’est voir un jeune garçon jouer et rire avec ses copains quelques mois après avoir frôlé la catastrophe.»
Réactions de survie
Depuis sept ans, Dan travaille tous les après-midi pour Ezer mitzion, une organisation humanitaire. Le matin, il étudie la Thora et les heures qui lui restent, il les offre à ‘Hovech Har Nof, l’association d’interventions en urgence dont il est l’un des membres fondateurs. L’action sur le terrain ne l’a rendu ni insensible, ni blasé : « Vivre des moment si dramatiques et si intenses renforce ma confiance en D. Le corps est doté de moyens de protection extrêmement perfectionnés qui défient la raison. Un homme voit ses forces décuplées dans une situation d’urgence. Devant un lion, un homme peut faire un saut de quatre mètres. D’autre part, en cas de vie ou de mort, le système nerveux désactive automatiquement toutes les fonctions inutiles à la survie. C’est ce que l’on peut observer dans le cas d’un enfant qui s’étouffe. Ses doigts, sa bouche, son nez deviennent bleus. Pourquoi ? Parce que son organisme prend l’oxygène des extrémités du corps, mises en repos provisoires, pour alimenter le cœur… Un autre exemple ? Nous savons tous que le cerveau se divise en deux parties indépendantes, toutes les veines et autres connections étant fermées. Mais si, D. nous en préserve, l’une des deux artères menant au cerveau est sectionnée, et que l’une des parties du cerveau risque de ne pas être irriguée, les veinules entre les deux parties se débouchent pour laisser passer le sang, ce qui n’arrive jamais dans une situation normale. Cela parait irréel. Et l’organisme possède d’autres réflexes inouïs : lorsqu’un membre a été sectionné, toutes les veines se ferment pour ralentir le flux de sang et prolonger ainsi la vie. Mais parfois, il faut savoir comment réagir face à ces réactions de survie. On ne doit pas tendre la main à quelqu’un qui se noie, même s’il s’agit d’un enfant : il aurait la force de vous entraîner avec lui. Il faut attraper un noyé par le dos de son vêtement. Un jour, alors que j’intervenais auprès d’un jeune homme qui s’étouffait, je n’arrivais pas à l’approcher car il se débattait avec une telle force que j’ai dû lui faire une prise de karaté pour le maintenir et extraire ce qui l’étouffait. »
Bien évidemment, toutes les interventions auxquelles participe Dan s’intègrent dans la hala’ha, les lois de la Thora. Les sauveteurs connaissent parfaitement les gestes d’urgence et comment les exécuter en accord avec la Thora. Par exemple, il y a une certaine façon de conduire l’ambulance le Chabbath. La Thora et les interprétations qui en découlent prévoient chaque situation. Au point que chaque geste peut devenir une mitzva. « Maimonide, dit Dan, explique que si l’on mange ou si l’on dort pour avoir la force d’étudier la Thora et de faire le service divin, manger et dormir deviennent partie intégrante de ce service. C’est pourquoi étudier la médecine pour toujours mieux connaître le corps humain et les moyens de le sauver, font partie de mon service divin. »
Son temps, son argent, sa force
Dan et tous les sauveteurs qui travaillent avec lui à ‘Hovech Har Nof assurent aussi le « service après-vente». Ils ne se contentent pas de faire leur travail, ils y mettent aussi la douceur et l’attention digne d’un membre de la famille. Après avoir sauvé un enfant de la mort, Dan reste avec lui le temps nécessaire pour qu’il retrouve un certain calme psychologique, et s’occupe également du « suivi » : trouver une baby sitter pour ses frères et sœurs afin que la maman puisse venir à l’hôpital par exemple. Quand il s’occupe des personnes âgées, Dan et ses compagnons les entourent d’attentions et de respect. Ce surplus de gentillesse s’explique par le fait que Dan ne considère pas son action comme un métier, mais comme une mitzva : « Le ‘hessed (bonté, compassion), c’est aider, c’est donner. On peut faire du ‘hessed avec les pauvres et avec les riches. Le ‘hessed, c’est donner de moi à l’autre. Donner son temps, son argent, sa force à l’autre. La Thora explique que le monde est construit sur le ‘hessed. De la même façon qu’une femme qui sait faire la cuisine fait du ‘hessed quand elle envoie un plat cuisiné à un malade, ou à une femme qui vient d’accoucher, chacun peut faire du ‘hessed en aidant son prochain. Chaque personne qui offre ses services gratuitement (cela peut vouloir dire son expérience professionnelle, ses dons ou sa bonne volonté) fait du ‘hessed. On peut toujours faire quelque chose pour venir en aide à l’autre. Et bien souvent, cela fait presque autant de bien à celui qui donne qu'à celui qui reçoit…»




